Jour 15 – Retour sur le Rivage des Intouchables de Francis Berthelot

Ce calendrier nous permet d’inaugurer une rubrique particulière, celle de la redécouverte d’une œuvre, qu’on a raté, qu’on rattrape, qu’on déguste en se trouvant le temps dans une période où tout s’accélère, encore et encore.
C’est David, un de nos bénévoles, qui s’y colle pour une première, avec le Rivage des Intouchables, de Francis Berthelot, dont vous trouverez la fiche ici.

L’histoire sonne comme une évidence, mais
sa simplicité a l’efficacité d’un haïku. Ça fait vibrer, penser, même les deux à la fois.

Francis Berthelot, Rivage des intouchables -
Histoire de peau & affaire de Beau

J’entame Rivage des intouchables comme on voudrait serrer la main d’un extra-terrestre. Je ne connais pas l’auteur et ne me donne pas la peine de lire le résumé. L’exergue annonce une métaphore des années Sida, je suis si bon public que je ne la vois pas venir. J’embarque donc Francis au creux d’une main, allongé sur le canapé en passant le dernier vinyle d’Arandel… Et c’est la claque du siècle !

I’M ON A BEACH, I’M IN A DREAM

Rarement roman m’avait ému autant depuis Beloved de Toni Morrison et les derniers chapitre de Toxoplasma. Tout comme le chef-d’œuvre de Sabrina Calvo, le texte de Berthelot est détenteur d’un prix, et on comprend pourquoi : sur un monde divisé entre l’espace terrestre et l’espace maritime, deux peuples coexistent, qui ne peuvent pas se toucher. L’histoire sonne comme une évidence, mais sa simplicité a l’efficacité d’un haïku. Ça fait vibrer, penser, même les deux à la fois. Je m’endors mal le premier soir, à la fois béni et furieux qu’on m’ait mis un livre aussi bon entre les doigts.
L’amour est là, de ces rares histoires tendres qu’on aimerait voir durer, qui débute sur une plage entre des jeux d’enfants. C’est culotté, c’est beau, et surtout ça fonctionne. Pourtant, je ne me remettrai jamais vraiment de cette première partie, après laquelle le reste du texte me semblera un tantinet plus fade. Dessein de l’auteur ? Car Berthelot est un malin, doublé d’un avant-garde.

L’appel des iris est devenu si net, si captivant, que pour la première fois de sa vie Arthur voudrait parler. Mais ses lèvres ont peur, sa langue se dérobe, il ne sait pas s’il veut dire oui ou non. Rompre le silence est encore plus dur que braver l’interdit.

 

I DON’T SEE WHERE IT STARTS, AND WHERE MY BODY ENDS

Un lien profond unit Arthur, le raisonnable Gurde aux écailles dures, à son frère d’âme Cassiãn, l’Yrvène de la Loumka aux pigments lisses et colorés. La Loumka, océan semi-organique, plus ou moins liquide ou mouvant au gré de ses humeurs changeantes, constituera l’allié, l’ennemi, le personnage clé d’une histoire plus environnementale qu’elle n’y parait. Conscience écologique ?
Peut-être. Car ce serait borner un peu trop son texte que de dire du roman de Francis Berthelot qu’il est une « métaphore » des années Sida. C’est pourtant le cas, à plus d’un titre, pour le meilleur et pour le pire.

 

À mesure que la rupture avec la science ancestrale se précise, il se réfugie dans l’univers des mots. Théorèmes et coups peuvent pleuvoir, il entend être homme selon son désir, non machine à calculs selon la loi.

I’M IN BETWEEN THE FINAL SCENE, AND THE BLACK OF THE SCREEN

L’histoire débute avec sa fin, un blasphème qui condamne l’ensemble des personnages à évoluer pour mieux mourir ou bien se transformer. On assiste ainsi à une escalade du désir, du pouvoir, qui touche au paroxysme dans une énorme scène d’orgie, avant que ne débute l’hécatombe emportant un à un les personnages, pour s’achever dans le terrible listing des morts, dont on ne sait plus très bien s’ils sont imaginaires ou réels.

La cité transverse, plus qu’une autre, s’est adonnée à ce dialogue-hésitation moi, je sais / moi, je ne veux pas savoir. Des mégalithes aux bulles à vivre, des phrases définitives s’échangent, tressant une conversation où angoisse et dérision s’entrecroisent. Le mot maladie, à lui seul, y use plus de salive que tout le langage de l’amour.

OOOO, I NEED YOU RIGHT NOW, YOU COMPLETE MY BODY

C’est peut-être une faiblesse du récit que d’être à ce point métaphorique qu’il en frôle le roman à thèse ou la parabole. Mais paradoxalement, c’est lorsqu’on s’y attend le moins que Berthelot nous fait le plus rêver : même la maladie est beauté, métamorphose de la gravure transverse – terme oppressant qui désigne ceux ayant franchi les barrières morales pour toucher l’autre peuple. Ainsi, l’homme le plus inflexible voit-il ses écailles durcir au point de lui former une carapace, extériorisant au grand jour toute la rigidité qui l’habitait. Ainsi, la femme la plus perméable aux
désirs de ses proches s’efface-t-elle complètement à mesure que ses pigments bleus décolorent et blanchissent. Dans l’univers de Berthelot, l’habit fait le moine au sens le plus tragique du terme. Sa plume ressuscite en nous la frustration vive face aux vies, inachevées, des victimes de l’épidémie.
On peine à voir des personnages s’arrêter d’exister en plein cœur du parcours qui en a découverts les différentes facettes.

Et la forêt de poings qui se dresse exprime plus qu’une violence symbolique : la volonté bien nette de régler son compte au premier transvers qui aura le malheur de se trouver sur son chemin.

AND MY HEART IS A BEAT, THAT MAKES NO SOUND

Pourtant s’il en est un qui n’ose se dévoiler vraiment, c’est bien l’auteur lui-même. La dimension autobiographique est palpable, annoncée, là encore, dès l’exergue, et cependant il m’est apparu que cette histoire d’amour, d’un amour qui peut prendre toutes les formes, n’allait pas jusqu’au bout.
Pourquoi une telle pudeur sur les tendresses homosexuelles qui sont, pour ainsi dire, complètement implicites tout au long du récit ? Si l’idée était d’en frustrer le voyeurisme du lectorat, alors c’est une réussite. Qui laisse un goût amère, toutefois. Ce d’autant plus que le récit trouve sa résolution dans une métaphore de l’homoparentalité fleurant bon l’ostie judéo-chrétienne. Certainement une brillante trouvaille pour renverser des valeurs culturo-religieuses en faisant naître le futur Messie de l’union, indirecte, des deux pères. Mais ce faisant, ne se borne-t-on pas à garder en modèle une  forme d’oppression, ainsi qu’à déléguer le fardeau d’une éventuelle résolution ? Je reste sur ma faim, et me demande si quelquefois l’auteur ne serait pas un peu plus gurde qu’yrvène.

Voilà un jeu dont ils n’ont pas fini d’être les victimes… Pour bien les en convaincre, d’ailleurs, il leur assènera encore Pa… pa… pa… une bonne fois à chacun. La suite du discours viendra plus tard.

 

YOU BELONG BY THE SEA, AND THE SEA IS A DREAM

Le livre nous parle d’amour. Il nous parle d’art aussi. Arthur est un artiste, un « sculpteur de mots », et il est amusant de voir combien on peut projeter quelquefois le fantasme de Berthelot dans son personnage. Ancien chercheur en biochimie, puis en littérature jusqu’en 2007, à la frontière entre SF et « littérature générale », et aujourd’hui entre littérature et musique, difficile de camper sur sa position avec Francis Berthelot. Et ça lui réussit : le texte est à l’image de l’homme, et l’homme
sûrement tel la Loumka qui en traverse les lignes, le récit alternant entre des moments didactiques et des phases lyriques, oscillant constamment sur le fil poétique d’une métaphore nourrie d’images visiblement choisies pour leur beauté plutôt que pour leur sens. Rivage des intouchables est avant tout une affaire d’art, et si la métaphore des années Sida nous rappelle combien l’engagement et le
récit ne sont pas frères ennemis, elle ne doit pas faire oublier que ce qui fait du texte de Berthelot un monument, c’est bien son souffle unique.

Le jour s’est levé. Erda-Rann demeure ce paquet de sable et d’eau qui en a fait une planète divisée.

YOU DREAM IS ALIVE, AND ITS LIFE IS A SONG

Bibliographie

Rivage de intouchables

Genre : Science-fiction (voir la fiche)

Représentation : Gay

La Lune noire d’Orion

Genre : Science-fiction (voir la fiche)

Représentation : Gay et lesbienne

Le rêve du démiurge

Genre : Fantastique (voir la fiche)

Représentation : Gay

Mais aussi… (livres non référencés sur fantastiqueer)

  • Abîme du rêve (2015, roman)
  • Bibliothèque de l’Entre-Mondes (2005, essai) (liste de référence)
  • La Boîte à chimères (2000, recueil de nouvelles)
  • Carnaval sans roi (2011, roman)
  • Le Corps du héros (1997, essai)
  • Du rêve au roman (2003, essai)
  • Équinoxe de cendre (1983, roman)
  • Forêts secrètes (2004, recueil de nouvelles)
  • Bibliographie complète sur noosfère

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