Jour 17 – De l’importance de ne pas dépolitiser les imaginaires – Lati B.

Aujourd’hui, Lati B. nous parle des parallèles de représentations entre les minorités réelles et les minorités imaginaires de la SFFF, leurs liens avec le monde fictionnel et pourquoi c’est important de pas dépolitiser les imaginaires.

Il est fondamental de refaire le lien entre fantasy et politique dans la mesure où que ce soit dans l’imaginaire ou dans le monde réel, les minorités se retrouvent accusés d’envahir l’espace-même ou elles auraient dû être incluses : La fantasy, par sa colonne vertébrale politique a presque vocation à parler d’inclusion, même de façon détournée.

Entretien

Bonjour Lati, et merci d’avoir accepté l’invitation. Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Bonjour Eva, et merci pour l’invitation.  Lati de mon petit nom, personne lambda le jour mais la nuit, je deviens aspirante romancière… Avec quelques nouvelles publiées chez YBY à mon actif, « Sept jours avec les Ocelots » dans le recueil Félins, et « Les Bijoux d’Ima » dans le recueil Faux-Semblants. En tant qu’amatrice de lecture et d’écriture, j’ai eu un parcours assez cliché : bac L, puis des études de Lettres jusqu’au Master. C’est d’ailleurs le sujet de mon second mémoire qui nous amène : j’ai étudié, sous le spectre de la fantasy, le rapport entre la parodie et le renouvellement du genre. L’étude de mon corpus m’a fait m’interroger sur le rapport entre le lectorat de fantasy et la question des minorités et des discriminations. Alors nous voilà.

Frankenstein (Mary Shelley) : début de la science fiction

On entend souvent des gens se plaindre que la SFFF deviendrait trop politique. Mais ce que tu défends, c’est l’idée qu’au contraire : la SFFF est fondamentalement politique. Pourquoi ? / As-tu un exemple significatif ?

Oui, qui n’a pas entendu parler des diaboliques SJW qui viennent tout gâcher, insérer leur agenda dans toutes ces œuvres emblématiques ! Mais de la même façon que tous ceux qui se plaignent que « les femmes viennent gâcher la science-fiction » (hashtag Rey dans Star Wars ou le reboot féminin de Ghotsbusters) oublient que la SF, on la doit quand même à une femme (dans cette maison, on respecte Mary Shelley), beaucoup de monde a l’air d’oublier que la SFFF est fondamentalement politique.

Du côté Fantasy de la force, il y a bien sûr Tolkien, que l’on dépeint encore et toujours comme le père fondateur de la fantasy. Il ne faut pas oublier que son expérience de la première guerre mondiale a été déterminante dans l’écriture du Seigneur des Anneaux, où la modernisation et l’industrialisation du monde sont au cœur des thèmes de l’œuvre.

Idem pour son « frenemy » C.S Lewis, qui oppose le monde de l’enfance à la cruauté et à l’aliénation du monde adulte, en partant pour sa part de la seconde guerre mondiale pour L’Armoire Magique, par exemple.

Le Seigneur des Anneaux et les Chroniques de Narnia sont des sagas vieillissantes avec leur lot de problèmes, (en particulier les Chroniques même si je les aime d’amour) mais on ne peut pas nier leur lien profond, malgré la puissance de l’imaginaire qu’ils procurent, au monde réel. Qu’importe ce qu’on pense de J.K Rowling, de ses opinions ou des problèmes de son œuvre, il est difficile de ne pas voir dans la figure de Voldemort un nouveau Hitler soucieux d’exterminer ceux qu’il considère comme impurs…

En science-fiction, c’est encore plus visible. Les œuvres d’auteur emblématiques comme Georges Orwell (1984, la Ferme des Animaux), Philippe K.Dick (Le Maître du Haut-Château), Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes) ou Ray Bradbury (Fahrenheit 451) sont indéniablement politiques : une dystopie, par définition, est politique, puisqu’elle est le contrecoup de l’utopie qui avait pour ambition première de décrire une société parfaite, un système politique idéal…

Et ces exemples sont loin d’être exhaustifs.

En d’autres termes, la SFFF est le genre par excellence dans lequel les minorités vont se reconnaitre. Ça a été le cas pour toi ?

Je n’irais pas jusqu’à dire « en d’autres termes », parce qu’il y a bien du chemin entre la fiction politisée et le fait que les minorités se reconnaissent dedans. Mais il y a en effet dans la SFFF, notamment en fantasy (qui est un peu plus ma spécialité), un terreau spécial qui fait que les membres d’une minorité pourront s’y reconnaître.

La fantasy tire ses origines des épopées, des contes et des récits de chevalerie. Des récits où un·e héro·ïne s’élève, souvent face à un pouvoir oppressant, pour le démolir, le retourner, ce que le·a pousse (explicitement ou implicitement selon les œuvres) à défendre ceux qui n’en ont pas la possibilité.

Le trope classique du genre « Ramener un·e dirigeant·e juste car un despote a pris le pouvoir et fait souffrir la poluation » vient de là. C’est la souffrance d’un peuple qui ne peut plus se défendre face à un pouvoir oppressif qui sert de base à un récit.

Bien sûr, tous ces récits n’ont pas vocation à dénoncer les systèmes politiques injustes, et d’ailleurs souvent ne remettent pas en cause le système en lui-même (par exemple, ce n’est pas le  système monarchique qui est injuste, mais simplement la personne qu’il y a sur le trône). Mais on peut voir dans les agissements des tyrans cruels la dénonciation d’une politique répressive très violente.

Le seigneur des anneaux (JRR Tolkien) : Un classique de la fantasy influencé par le vécu de l'auteur pendant la 1ere guerre mondiale

Pour la deuxième partie de ta question : bien sûr ! J’étais une enfant isolée, ma vie était pas folichone. J’avais du mal à me faire des amis, j’étais moquée pour mes manières et mes centres d’intérêt, je me sentais mal même chez moi pour des raisons que je vais pas développer. La fantasy a été mon refuge, parce qu’elle m’offrait un cadre d’évasion mais aussi parce qu’elle mettait en scène cette justice qui me manquait tant. Au moins, dans ces mondes-là, les méchants étaient punis, au moins dans ces mondes-là, les gens comme moi pouvaient s’élever au-dessus de leur condition, de leur faiblesse…

A partir du moment où j’ai pu me plonger dans ces mondes imaginaires sans fin, plus rien ne comptait. Ils me maintenaient hors de l’eau.

Plus tard en grandissant, en prenant conscience de ma place dans la société, d’exclue, parce que racisée, parce que homosexuelle, parce que née femme, mon intérêt pour la fantasy ne s’est pas démenti et au contraire a grandi avec ma conscience politique.

Aujourd’hui, la fantasy est certes, toujours un moyen de « cope » face à une réalité brutale, désagréable, angoissante, mais elle est aussi un lieu de catharsis de ses angoisses, un lieu d’expression, d’imagination autour de cette réalité angoissante. Pour lier les deux propos, c’est justement cette ambivalence entre évasion et dénonciation qui fait qu’elle fonctionne.

1984 (Geroge Orwell) : grand classique de la SF dystopique... réappropriée par des anti-féministes qui "dénoncent" l'écriture inclusive comme une "novlangue"

Et cependant, le milieu de l’imaginaire est dominé par des hommes blanc hétéro et valides. Pourquoi ? Quel compte les profils « non-marginalisés » trouvent dans la SFFF ?

Difficile de dire qui de la poule ou de l’œuf est venu en premier, mais la science-fiction et la fantasy ont longtemps été considéré comme des sous-genres. On parlait alors de « paralittératures », quelque chose qui est un peu à l’écart, qui est de la littérature sans en être. Alors les personnes qui en lisent sont toujours perçues comme des gens un peu étranges qui refusent de s’intégrer dans le monde réel. Et cette idée reste dans la tête des lecteurices qui finissent par se construire une identité autour de leur quête d’évasion.

C’est un phénomène qui marche aussi pour les hommes blancs hétéros et valides qui se sont approprié la fanbase, et qui manifestent une forme de rejet très violente à toute politisation qui pourrait leur rappeler le monde réel.

On connait les réactions violentes que peuvent susciter l’apparition d’une personne racisée ou sur le spectre LBGT+ dans un monde fantasy, ou le dédain auquel on le droit les personnages ne serait-ce que féminins lorsqu’ils ne sont pas là pour servir le male-gaze du spectateur ou du lecteur.

J’aurais du mal à établir une analyse trop profonde ou trop poussé, mais deux choses : dans ses origines, la fantasy moderne reste portée par des figures d’hommes blancs. Tolkien était loin d’être féministe, l’œuvre de CS Lewis est hantée de clichés racistes et sexistes… Et surtout, un récit héroïque reste aussi, d’une certaine façon, la projection d’un fantasme de puissance : qui dit puissance dit aussi domination.

On pourrait opposer que ce fantasme de domination blanche et la dénonciation du pouvoir et le côté politique de la SFFF sont contradictoires, mais j’aurais plutôt tendance à dire qu’ils sont les deux facettes d’une même pièce.

Quant à nos « amis » les incels [NdlR : des hommes violement misogynes qui se définissent comme « involontairement celibataires » du fait de la « vilénie » des Femmes qui seraient trop cupides pour s’intéresser sincèrement à eux, leur préférant de parfaits abrutis riches], je serais tentée de dire qu’aujourd’hui, ils voient dans l’imaginaire un refuge, pour fuir justement l’idée d’un monde qui change. La SFFF leur permet d’avoir encore ces mondes de minorités opprimées, de femmes violées, de fantasme de domination sans conséquence. Le politiser, c’est leur retirer leur « safe-space ».

Comment s’effectue le glissement d’une métaphore politisée de notre monde vers une imagerie edgy conçue pour divertir ?

J’ai fourni des pistes plus haut avec la réappropriation du genre. Mais il y a aussi le souci du marketing, qui voit cette fanbase « apolitique » fidèle et qui pour s’assurer la pérennité de l’industrie, la brosse dans le sens du poil.

Beaucoup de personnes diront aussi que le fait que les médias s’intéressent de plus en plus aux minorités est une stratégie marketing, et c’est vrai. Encore une fois les deux ne sont pas incompatibles, surtout quand on voit la floraison d’œuvres qui se cachent derrière la mise en avant d’une diversité pour se faire de la pub alors que l’œuvre est médiocre… Ce qui pénalise, du même coup, la défense de diversité dans les œuvres.

Là j’ai envie de te poser une question sur l’émergence d’histoires dites « apolitique », et sur comment cela est significatif de la dépolitisation des imaginaires ?

J’espère que cette question va m’aider à recentrer mon propos, j’ai un peu trop l’impression de me disperser…  Mais donc, si on lie l’appropriation des genres de l’imaginaire, au marketing qui veut s’assurer la fidélité de cette clientèle, on se retrouve face à une aberration : la dépolitisation de la SFFF.

Comme je l’ai dit, malgré ses défauts intrinsèques, les problèmes des œuvres vieillissantes, la fantasy, à cause des thèmes qu’elle aborde (violence politique, oppression, exclusion), et la porte de sortie qu’elle représente par le biais de l’imaginaire, attire énormément les publics minoritaires. Pas forcément uniquement à cause de ces thèmes bien sûr, mais un lecteur d’un milieu « majoritaire » n’aura absolument pas la même lecture d’une œuvre de fantasy qu’un lecteur issu d’une « minorité ». Que ce soit conscient ou non.

Un des thèmes favoris de la fantasy, si je puis dire, est le racisme inter-espèces. Souvent, on se retrouve dans une société où nous dirons, pour reprendre les thèmes du youtubeur « Curio », qu’une « suprématie humaine » est en place. D’autres races, par ailleurs souvent plus anciennes, comme les elfes, les orcs, les fées, qu’en sais-je, se retrouvent mis au banc de la société, accusés de tous les maux, exterminés ou chassés de leur foyer par les humains.

Est-ce que ça sonne familier ?

Bien sûr, parce que ça l’est !

Il y a un niveau de lecture, une projection qui sera absolument différente pour un lecteur issu d’une minorité, ou un lecteur à des lieues de ces problèmes. Pour le lecteur dirons-nous privilégié, ce n’est qu’une immersion de plus dans un univers folklorique, on pourrait même dire exotique en se plaçant dans sa perspective, une sorte de couleur locale qui donne une crédibilité et une saveur à l’univers.

Pour un lecteur issu d’une minorité, c’est un processus d’identification beaucoup plus fort qui va se jouer, et ce peu importe la minorité, parce que la fantasy parvient à suffisamment bien redessiner les contours de l’oppression pour la dénoncer sans la nommer : hyper-sexualisation, faible taux d’instruction, pauvreté, oppression systémique, incapacité de se défendre face aux puissants, répression en cas de rébellion, stéréotypes et insultes racistes.

Il n’y a pas un membre de quelque minorité raciale que ce soit qui ne pourrait pas comprendre ce discours.

Article de Shaan Amin (eng) pour aller plus loin : Pourquoi l'attaque des titan est le manga favori de l'extrême droite ? - Les suprémacistes blancs trouvent leur inspiration dans l'ultraviolente, ultra-populaire saga

Et pourtant, malgré ces possibilités, ces évidences, la dépolitisation de la fantasy fait de tout ça une sorte d’urne, un sac esthétique médiéval fantasy où le racisme et le sexisme ne sont là que pour donner l’image d’un univers gritty et edgy où il fait mal vivre, et où le héros male peut exprimer sa puissance virile parce que lui parvient à s’en sortir. Au point qu’une œuvre fantasy explicitement politisée, autrement dit qui choisit un camp plutôt que s’en remettre au bon sens du lecteur ou du spectateur, est vu comme traitresse au genre alors même que ses fondateurs étaient fortement politisés.

Les éditeurs jouent le jeu de cette dépolitisation et la fantasy se retrouve face à des œuvres sans profondeur, sans message, qui mettent en scène des violences systémiques pour assoir le fantasme de puissance du mal sans l’interroger et sans faire de parallèle avec le monde réel. Je serais tenté de dire que le lecteur de fantasy serait capable de compatir aux nains ou aux elfes victimes de racisme mais serait incapable d’interroger le racisme dans le vrai monde, alors qu’en réalité, il n’est même pas interpellé par ce racisme fictionnel. Il se sent tellement en terrain conquis que la présence d’un soldat noir dans Maléfique est vue comme une contradiction historique… Dans un univers fantasy qui met en place des fées et des dragons.

Bitch Planet (Kelly Sur DeConnick) - Un comic où des femmes se rebellent face à un société ultra-patriarcale

Il est fondamental de refaire le lien entre fantasy et politique dans la mesure où que ce soit dans l’imaginaire ou dans le monde réel, les minorités se retrouvent accusés d’envahir l’espace-même ou elles auraient dû être incluses : La fantasy, par sa colonne vertébrale politique a presque vocation à parler d’inclusion, même de façon détournée. Or à cause de choix éditoriaux douteux qui valident des erreurs d’interprétation, un incel limite néo-nazi fan d’esthétique medfan [NdlR : medieval fantasy] peux se retrouver à exercer le même pouvoir de domination dans le microcosme de la SFFF que dans la vraie vie. Ironique, non ?

Heureusement, on se retrouve aujourd’hui face un genre qui évolue, avec des œuvres fondamentalement politiques, comme la Servante Ecarlate ou l’excellent comic Bitch Planet, ou d’autres qui, sans être foncièrement militantes, vont un peu faire bouger les murs, mettre en avant des minorités et leurs problématiques de façon frontale, ou regarder les problèmes sociétaux en face sans s’embarrasser d’interprétations.

Pour aller plus loin :

Entretien réalisé par Eva D Serves

Bibliographie de Lati B.

Les bijoux d’Ima

Nouvelle : Dans une ville en proie au chaos politique, Ima mène plusieurs existences à la fois, mais n’a qu’un seul objec-tif : retrouver un vieil ennemi. Son chemin croise celui de Winston, un jeune dactylographe capable de l’aider autant que de lui nuire…Les multiples facettes d’Ima ne l’empêchent pas d’être hon-nête, qu’il s’agisse de ses sentiments ou de ses aspirations.

(Dans le recueil « Faux semblants »)

Les ocelots

Nouvelle : À bord de l’Ocelot, Eileen vit sa convalescence en sécurité : l’empereur veille sur elle, les gens en blanc organisent des fêtes, et les gens en noir, accompagnés par leurs ocelots aux yeux perçants, veillent au bon fonctionnement de ce beau monde. La vie y est presque simple, du moins jusqu’à sa rencontre avec Laora, qui l’entraîne sur la piste d’une réa-lité bien différente…

(Dans le recueil « Felin »)

Mais aussi…

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