Jour 19 – Rencontre avec Aénor, conservateurice des bibliothèques

Aujourd’hui, Max est allé s’entretenir avec Aénor, conservateurice des bibliothèques non binaire.

Iel nous parle de sa passion pour la danse, la musique, son amour des elfes et les petits twists à ajouter aux cadres artistiques pour leur apporter plus de saveur.

Interview

 World of Warcraft – Shadowlands

Bonjour, peux-tu te présenter ?

Aénor, j’ai 26 ans, je suis non-binaire. J’ai fait des études de lettres avant de devenir conservateur.ice de bibliothèques. Je pratique, à mes heures perdues (ou gagnées) la danse et le chant, parfois l’écriture.

Est-ce que tu lis de la littérature de l’imaginaire ? Quelle que soit sa forme (roman, BD, fanfic, autre…)

Le Lac des cygnes, mis en scène par Matthew Bourne.

J’en lis peu, disons que mes références sont souvent classiques à commencer par des romans du XIX siècle, je pense à Aurélia de Gérard de Nerval par exemple. Et le romantisme allemand de manière générale. Pour moi, le ballet et l’opéra peuvent également rentrer dans cette catégorie (pour le ballet, le Lac des cygnes, Giselle, la sylphide, les chorégraphies de Nijinsky au début du XX siècle…, pour l’opéra, Wagner si on oublie sa dimension politique affreuse avec le Ring mais aussi Tannhauser, Lohengrin. J’adore également Donnizetti, Lucia di Lammermoor par exemple).

World of Warcraft

Est-ce qu’il y a d’autres médium que tu utilises, toujours côté imaginaire ? (Séries, films, jeux vidéo, musique, etc.)

Oui ! Beaucoup de séries et de films aussi. Je jouais à World of Warcraft, Skyrim fut un temps, tant pour leur univers général que pour leur musique ! Il y a la mode aussi, le drag, surtout conceptuel, qui joue avec les références du monde de l’imaginaire et permet d’incarner, dans le monde “réel”, une part de magie. Je n’arrive pourtant pas à “passer le pas” et à pratiquer le drag mais peut-être que ça viendra !!

Est-ce que l’imaginaire (d’un point de vue culturel) t’a aidé à construire ou découvrir ton identité (queer ou plus générale) ? Est-ce que ça influe sur ta vie quotidienne ?

Clairement ! Toutes les œuvres que j’ai citées m’ont aidé à me construire, sur le plus ou moins long terme. La saga du Seigneur des anneaux m’a bercé dans mon enfance. La légende du roi Arthur aussi. Je m’imaginais être à la fois Viviane la Dame du lac et Lancelot.

Par exemple aussi le Lac des cygnes que j’ai déjà cité, qui me hante littéralement depuis plusieurs années. J’apprécie ce mélange de figures animales et symboliques pour exprimer la féminité (même avec une part de normatif bien sûr), qui se heurte au monde des hommes encore plus normé (le mariage que le prince doit absolument conclure…) J’ai beaucoup dansé sur ces références. En roller notamment parce que la danse sur roller permet de se libérer des codes de la danse classique pour exprimer quelque chose de plus profond, de plus animal peut-être. J’aime ce croisement entre technique (les rollers) et biologique (le corps de la danse). Ça donne au ballet classique et normé au possible un “twist” qui me plait, où je peux exprimer un autre chose qui est en moi et qui n’arrive pas à se définir habituellement dans le balancier féminin/masculin mais qui s’exprime par le mouvement. C’était si fort comme sensation que j’ai même pensé être xénogenre pendant un moment.

Orphée, de Gustave Moreau.

Picturalement, j’ai été très marqué.e par la peinture fin de siècle de Gustave Moreau, par exemple, où sont repris les grands mythes gréco-latins, les scènes bibliques et aussi tout un ensemble de figures chimériques (centaures, animaux imaginaires) dans un amas de couleurs qui donne un peu le vertige mais dans lequel je pourrais rester en contemplation des heures durant. 

Et la littérature en général ?

La littérature en général, j’avoue m’en être éloigné.e quelque peu depuis plusieurs années (un comble pour un.e conservateur.ice !) Je m’approche de plus en plus d’une culture visuelle, onirique, fantasmée peut-être. Mes lectures sont également très philosophiques ou sociologiques car elles me permettent de mieux “théoriser” ce qui m’entoure et peut-être de mieux me définir.

Shakespeare m’avait également beaucoup aidé.e, à l’époque où je “devais” l’étudier ! C’est une poésie et un théâtre très frais, profond avec une vraie réflexion sur l’âme humaine et ses craintes, ses désirs interdits avec toujours ici et là du cynisme et de l’humour. Il s’autorise également l’obscène en littérature et, ça, c’était également très libérateur pour moi qui m’étais un peu enfermé.e dans une culture un peu “pure” et hétéronormée (à l’image du Lac des cygnes). L’univers onirique de Songe d’une nuit d’été ou encore les poèmes au “fair youth” (poèmes sur une relation homosexuelle) m’avait laissé entrevoir que “c’est possible”, même dans un monde normé, d’ouvrir un monde différent où peuvent s’exprimer nos désirs.  

Petit questionnaire de Proust : qu’apprécies-tu le plus dans tes lectures ? Quel est ton principal trait de caractère de lecteurice ? Quel est ton genre littéraire préféré ? Quelle héroïne ou héros voudrais-tu être ? Et pour finir, quelle espèce de l’imaginaire préfères-tu ?

J’apprécie l’évasion, et je dirais l’art de la comparaison et de la métaphore : ce sont ces deux procédés qui nous permettent de mettre des mots sur ce qui parfois est innommable (les sentiments, la beauté ou la laideur du monde) et surtout de nous construire aussi au regard des personnages pour devenir des personnes, pleines et entières.

Mon trait de caractère de lecteur.ice : l’inconstance ! je perds vite patience face à la lecture, j’aime feuilleter, prendre ce qui me plait dans un livre et laisser tomber ce qui me déplait. Mais rien de mieux qu’un livre qui vient bousculer cette habitude et qui vous tient scotché de bout en bout !

Mon genre littéraire préféré : je ne sais pas trop… par période, j’évolue beaucoup entre la poésie et le théâtre. 

Alice, De l’autre côté du miroir – Lewis Carroll

L’héroïne que je voudrais être : Isolde de Tristan und Isolde de Wagner ou encore Odette du lac des cygnes. Alice et toute sa team aussi, car qui ne voudrait pas entrer dans le pays des merveilles ? Viviane la Dame du lac ne m’a peut-être jamais quitté.e également… Je crois être attiré.e par toutes ces figures du monde de l’eau, ça m’apaise. 

L’espèce de l’imaginaire que je préfère : les elfes, ces êtres intemporels, peut-être proches de la non-binarité ? A un certain moment de ma vie, iels représentaient une forme d’idéal, un mélange subtil entre la masculinité et la féminité, teinté de mélancolie, des aspects dans lesquels je me reconnaissais très bien ! Iels expriment aussi une forme de sagesse puisqu’ils sont souvent décrits comme pluricentenaire et qu’iels seront là “après nous”. Je me dis aussi que ce sont des figures très écologiques au sens où leur ancienneté et leur présence dans le monde futur devraient les pousser à s’horrifier de ce que les hommes font de la nature. Si nous étions des elfes, peut-être prendrions nous plus de temps pour profiter des autres, de ce qui nous entoure, des changements climatiques. Ces êtres expriment pour moi un idéal philosophique, la non-violence dans sa plus pure forme. Iels me rappellent le principe de l’Ahimsa védique. J’imagine très bien les elfes faire du yoga à longueur de temps !  Mais ce n’est bien sûr qu’une vision personnelle des elfes !! 

Des recommandations de lecture (ou d’autre chose) ?

Ci-gît l’amer, de Cynthia Fleury.

Ci-gît l’amer de Cynthia Fleury, ma lecture du moment. Elle souligne l’importance de la sublimation (artistique mais pas que) pour résister au ressentiment qui peut nous animer surtout dans notre communauté qui parfois a tendance, selon moi, à pencher dans la violence au risque de s’y perdre. Surtout en cette période, on doit arriver à dépasser les traumas qui nous animent pour en faire surgir du positif. Ça prend du temps mais c’est un combat personnel et collectif qui nous permettra de ressortir plus fort des crises que l’on connait. 

Une autre absolument renversante pour moi, Le Joyau de la reine d’Almqvist, un roman suédois du XIX siècle où l’héroïne est au départ dépeinte comme non-binaire (ou du moins asexuelle) : ce roman, construit comme un roman initiatique et un roman policier nous fais voyager dans l’univers chatoyant de l’opéra et des théâtres, où frémissent les tissus et subsiste une nature mystérieuse. Un peu difficile à trouver mais ça vaut le détour !

Bonus : Le Lac des Cygnes - Matthew Bourne - 2012

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