Jour 21 – Vers une science-fiction queer, par Oasis Nadrama

Aujourd’hui, Oasis Nadrama, notre invitée de l’édition 2020 du festival, nous parle de sa vision politique et queer de la SFFF.

La SFFF est doublement significative politiquement. […] Même le plus simple récit SFFF contient en lui l’Alternative, une forme différente de la réalité.
[Oasis Nadrama, décembre 2020]

Vers une science fiction queer

La science-fiction est politique.

C’est dit.

Et même, la SFFF, l’ensemble des genres de l’imaginaire (science-fiction, fantastique et fantasy), sont politiques.

Toute fiction, bien sûr, ne saurait être que politique : imaginez le récit le plus neutre possible, mettez deux humains dans une pièce vide, allez-y, faites l’exercice de pensée. Fermez les yeux. Essayez de vous représenter ces humains, cette pièce, avec autant d’exactitude que possible. Maintenant, ouvrez les yeux : comment avez-vu conçu nos deux protagonistes ? Étaient-iels blancs ? Hommes cis ? De taille moyenne voire grande ? Minces ? Sans handicap visible ? Et la pièce, comment l’avez-vous vue ? Carrée ? En ciment, peut-être ?

À moins d’un parcours de vie très éloigné de l’essentiel du lectorat francophone, à moins d’une intention spécifique dans votre démarche, à moins d’un entraînement, même, vous avez très probablement accouché d’un tableau formaté, qui représente la norme du capitalisme, de l’étatisme, du patriarcat et du colonialisme. Ce que l’on nous entraîne à penser, à voir comme la normalité, ce que des décennies de conditionnement font de nous, nos cerveaux à l’usine, lavés, lessivés, étiquetés, devenus incapables de produire sans efforts autre chose que du gruau, voilà nos tristes destinées.

Tout produit culturel, toute oeuvre d’art, a fortiori toute histoire, charrie en son flot certaines représentations, amène certaines valeurs. Le témoignage d’une époque, d’une culture, d’un-e artiste.

Mais la SFFF est doublement significative politiquement. Car elle nous parle d’autres mondes, que ce soit des versions de la Terre où les fantômes existent, des histoires parallèles, ou carrément d’autres univers. Même le plus simple récit SFFF contient en lui l’Alternative, une forme différente de la réalité. Quelque chose d’aussi simple que la lycanthropie se révèle porteur d’implications extrêmes, et déclencherait, dans notre environnement, des répercussions sans fin. C’est autre chose que ce que nous connaissons, cela change la donne : notre paradigme tout entier s’en trouve modifié.

Et si les choses peuvent être différentes… Alors le potentiel subversif est infini.

Face aux horreurs du monde, face aux ravages de la violence, de l’injustice, de la souffrance, des privations, face aux millions de morts que produisent chaque année les machines associées du capitalisme, de l’étatisme, du patriarcat et du colonialisme – 4 millions de morts par an rien qu’avec la famine artificielle instituée par le capitalisme, alors que nous nageons dans la nourriture en surproduction –, on ne peut que prendre position. Et on ne peut, éthiquement, que prendre position à l’extrême gauche.

Le centre ? La droite ? Inacceptables. Autant de postures de défense du statu quo, qui semblent considérer les institutions actuelles comme « suffisantes », voire qui veulent les empirer (la politique de droite n’est qu’encouragement des dérives réactionnaires et de la dérégulation des entités financières). L’extrême droite, quant à elle, n’est qu’un autre nom du fascisme. Et d’une gauche « modérée » on ne peut se contenter, quand tout le reste du paysage tire à fond vers la droite. L’heure n’est plus, l’heure n’a jamais été aux compromis honteux, à la renonciation à la dignité humaine la plus élémentaire, pour nous, pour tant de nos semblables…

L’extrême gauche constitue le seul cap de notre grand voyage.

Aussi, oui, la science-fiction est politique, elle a toujours été politique. Mais quelle politique ? L’extrême gauche. La SFFF que nous voulons, c’est la SFFF d’extrême gauche. Pour l’égalité, la liberté, la solidarité totales, pour le renversement de tous les systèmes de domination, pour que vive l’Alternative.

Au sein de ce combat, qu’en est-il des queers ?

La question queer porte elle aussi en elle une énergie révolutionnaire. La subversion est là, dans toutes les facettes de nos orientations, identités et comportements queer/LGBTQIA+.

Même si certaines catégories (ou plutôt certaines portions des catégories) peuvent être récupérées, peignées, toilettées, domestiquées par la société dominante – au point de pouvoir produire sur scène de « bons gays » propres sur eux, bourgeois jusqu’à la lie, voire capable, entre deux fêtes au Marais, de voter fasciste, qui sait ? –, la queeritude c’est la vie sauvage, celle qui échappe au contrôle, celle qui produit l’impossible, l’inconcevable. Si la règle sociale n’est plus « homme être fort, femme être faible, homme baiser femme », si les comportements autres se multiplient, alors d’autres lois non plus peuvent ne plus être valables. Si l’homme n’est plus l’homme, pourquoi le patron resterait-il le patron ? Pourquoi le président resterait-il président ? Voilà pourquoi, pour les institutions dominantes, les personnes queer resteront toujours un poison.

La SFFF, potentiel politique sans pareil.

La queeritude, germe subversif de l’éveil.

Imaginez alors la force de la science-fiction queer.

Bibliographie

Les Mondes-Miroirs
Les mondes-Miroirs (écriture à 4 mains avec Vincent Mondiot)

Fantasy : Elsy et Elodianne ont grandi dans les rues crasseuses de Miricène, vaste cité à l’ombre des Arches, une architecture titanesque qui enjambe les pays et relie les métropoles. (voir la fiche)

Représentation : Lesbienne

Teliam Vore
Teliam Vore (écriture à 4 mains avec Vincent Mondiot)

Fantasy : A Mirinèce, la ville où la pluie ne cesse jamais, la jeune mercenaire Elsy loue ses services au plus offrant. (voir la fiche)

Représentations diverses

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