Imaginales 2021 – Prise de paroles des autaires

Discours prononcés le 16 Octobre 2021

Ce week-end a eu lieu le festival des Imaginales, à Épinal, première édition IRL depuis le Covid et surtout depuis l’enquête Médiapart et l’exclusion de Stéphane Marsan du festival.

Avec l’accord des intéressé·es, nous reproduisons ici les discours prononcés lors de la remise des Prix des Imaginales, le samedi 16 octobre.

Vous y trouverez les mots de Léo Henry, Betty Piccioli et Adrien Tomas.

Vous pouvez récupérer le fichier en pdf ici : Discours Imaginales Octobre 2021

 

on a l’incroyable privilège
d’être déjà constitués en collectif
d’être déjà toustes là, ensemble
heureuxse de nous réunir
conscientes que ce qui nous réjouit
c’est notre nombre, avant tout,
et notre diversité

[Léo Henry]

Discours

Léo Henry
Léo Henry

Léo Henry – Discours à l’occasion de la remise du Prix Imaginales du roman francophone du 16-10-2021

La première chose qui m’est passé par la tête quand j’ai reçu le mail m’apprenant que Thecel était lauréat c’est : chouette, je vais à Epinal. La deuxième c’est : chouette, je vais pouvoir faire un discours. Ne croyez donc pas que vous allez y échapper…

Je mesure toute l’ironie qu’il y a
à être primé pour Thecel,
livre de fantasy initiatique sur le refus de parvenir.

Le refus de parvenir est un concept de la pensée anarchiste
qui peut se résumer par cette belle phrase d’Elisée Reclus :
« Tant que notre triomphe ne sera pas en même temps celui de tous,
ayons la chance de ne jamais réussir ! »

Ça fait vingt ans que je suis là,
et je suis assez chauve, assez lunetteux,
assez homme, assez éduqué pour gagner des prix

j’accepte volontiers cette distinction
pour le livre et pour ses personnages,
pour Moïra, la princesse qui refuse de régner
pour Albin le gamin porte-malheur,
pour les lectrices et les lecteurs du livre qui y ont trouvé des choses
parce qu’iels y ont mis un peu de ce qu’iels sont.

je reçois ce prix avec joie
également parce qu’il donne l’occasion

de mettre en valeur une pensée,
un désir de parler de l’autorité et de sa destitution
du partage du pouvoir, de la parole et des honneurs
avec toutes et avec tous.

je me souviens de mes débuts dans le milieu
ma découverte du fandom,
à Epinal au début des années 2000,
au début de ce festival.

J’étais l’auteur de deux nouvelles,
je venais ici rencontrer les vraizécrivains
et retrouver ma camarade Mélanie
on écoutait des vraizauteurs parler,
curieux, enthousiastes, parfois un peu affligés
on hésitait, timides, à s’adresse à unetel ou untel
on tournait autour des tables sans savoir ce qu’on avait le droit de faire
et puis, à l’écart, on faisait des plans sur quand nous aussi on en serait
quand on n’aurait plus à nous justifier de qui on est
quand on se sentirait légitimes dans ce milieu

le fandom est sans doute ce que j’aime le mieux
dans les littératures que l’on dit imaginaires
le fait qu’il y ait un fandom
une sociabilité autour de ces objets que sont les récits inventés
une communauté d’humains
et des rapports très forts entre eux

j’aime ça en tant que professionnel,
parce que ça me donne l’impression d’appartenir à une entreprise
(dans le sens de projet commun que plutôt que celui de corporation)

avec des collègues
comme dans n’importe quel boulot
dès avec qui je m’entends plus ou moins bien
dès avec qui je suis plus ou moins d’accord
mais dont je suis heureux de savoir qu’iels existent
et qu’iels poursuivent des buts semblables aux miens

j’aime surtout cette zone grise,
cette zone de flou entre les gens, entre les genres
ce brouillage dans les hiérarchies,
cette possibilité d’aller d’un monde à l’autre
pouvoir être auteurice et fan hardore de quelqu’une d’autre,
pouvoir être lecteurice et écrivaine,
pouvoir être critique et éditeurice et universitaire
et coslpayeureuse et militante et youtubeur et poétesse
alternativement
ou bien tout en même temps,
avec, comme objet de partage,
ces histoires inventées
cette culture-là, qui est aussi multiple et protéiforme que ses acteurices
ces corpus de textes et de films et d’images et de pensées

le fandom, je le sais, est quelque chose qui fait rêver en dehors de la sfff
parce que dans tous les milieux littéraires les rapport de force sont écrasants

parce que les sociabilités sont compliquées, codifiées, oppressantes

les pouvoirs accordés aux puissants exorbitants

et proportionnels à la vulnérabilité de faibles

sauf qu’ailleurs les gens, spontanément, ne se rassemblent pas
les passionnées ne se retrouvent pas en groupe de passionnées

j’aime que le fandom sfff existe
et que ce soit une machine à flouter les hiérarchies
j’aime quand on le pense comme ça
et qu’on fait l’effort de tendre vers ça
parce que le fandom est une utopie en construction
il est ce dont la sfff est riche, latente
et il est une utopie vulnérable
qui n’est pas coupée du reste du monde
qui décalque, si on le laisse faire,
toutes les structures de domination

il a fallu attendre vingt ans pour que des femmes courageuses
parviennent à écarter Stéphane Marsan de nos réunions
qu’il utilisait comme terrain privilégié pour sa prédation sexuelle
vingt ans pendant lesquels tout le monde savait – sauf celles qui ne savaient pas encore
vingt ans pendant lesquels celles qui demandaient des chartes, des débats,
des prises de parole sur le harcèlement et les comportements sexistes dans le fandom
étaient renvoyée dans les cordes parce que ça « c’est un truc d’américains
& ici ça n’existe pas »
on n’a pas beaucoup écouté non plus, il me semble
celles et ceux qui ont dénoncé le racisme ordinaire de notre milieu
celles et ceux qui ont soulevé la question de l’accessibilité aux personnes porteuses de handicaps
celles et ceux qui ont milité pour une plus grande représentations des communautés lgbtqi

le fandom est à l’image du reste du monde
il est réac et pris dans ses systèmes
il est hiérarchisé
il est financées par l’industrie du livre
et par les politiques publiques locales
qu’on devrait pouvoir questionner
il est inégalitaire en terme de revenus,
il est fragile,
il est peu sûr de son incroyable valeur
il est sensible aux flatteries
il a du mal à résister aux compliments
aux chèques de ceux qui pensent à l’instrumentaliser
on a vu l’ANDRA, lobby public des déchets nucléaires aux Utopiales
on voit l’Armée un peu partout faire sa promo hissée sur les épaules du fandom
en attendant le prochain petit malin
qui a senti le potentiel que représente notre milieu
son intelligence, sa créativité
et sa capacité, malgré tout, à accueillir

pour nous opposer à ça,
on a l’incroyable privilège
d’être déjà constitués en collectif
d’être déjà toustes là, ensemble
heureuxse de nous réunir
conscientes que ce qui nous réjouit
c’est notre nombre, avant tout,
et notre diversité

je crois qu’il ne tient qu’à nous de faire un fandom
plus accueillant
plus divers
plus attentif
plus safe
et c’est d’ailleurs aussi déjà ce qui est en train de se produire
on le voit ici, là, là-bas

j’ai un plan secret derrière la tête
ce serait de donner l’exemple au reste du monde littéraire
depuis chez nous, depuis la marge
montrer que si nous on arrive à le faire
iels aussi peuvent aussi déboulonner leurs tyrans
destituer leurs dominants
déconstruire leurs rapports de force dégueulasses
aérer, nettoyer, repeindre cette maison des mots
et au besoin la démonter pour la reconstruire à neuf

il faudrait faire en sorte que tout le monde se sente à sa place
à l’aise et en sécurité
dans la littératures
dans les bouquins
dans l’industrie
et dans nos festivals

on peut repenser ici les rapports entre artistes avec des guillemets
et public avec les même guillemets
prendre le temps de regarder comment on s’organise
voir ce qui fonctionne et ce qu’il faut changer
profiter d’être ensemble pour se causer
faire des tables rondes vraiment ronde
sur des sujets qui nous concernent vraiment
l’écriture, la lecture, l’édition, la critique,
les imaginaires et la communauté humaine qu’elle engendre
l’articulation entre les mots et monde
pas de speed dating qui alimente l’industrie des bouquins
mais des scènes ouvertes ou partager nos fictions
quelle que soit notre place dans le fandom
j’aimerais plus de lectures
plus de témoignages
plus d’outils
et moins des blablas pontifiants
j’aimerais qu’on arrive à se dire ce qu’on veut
et ce qu’on ne veut pas
pour tout le groupe
et qu’on se donne les moyens d’y arriver

bien sûr,
tout ça existe déjà
est en chantier
est en travail
et le fandom, en vingt ans, s’est beaucoup rajeuni
(de vingt ans, à peu près, je dirais)
il s’est aussi féminisé

diversifié

queerisé
politisé,
transformé,
au contact de pratiques collectives nouvelles

alors
andému !
allons-y !
poursuivons !

Et si ce blabla peut aider creuser le sillon
c’aura servi à quelque chose de distinguer Thecel
en attendant tous les prix à venir
pour tous ces bouquins incroyables
qui arrivent ou qui sont déjà là
écrits par d’autres gens que toujours les mêmes
et parlant d’autres choses
ou des mêmes choses autrement

merci d’avoir écouté le vieux pontifiant
merci pour la reconnaissance
et essayons de faire de nos réussites
le triomphe de toutes

Betty Piccioli
Betty Piccioli

Betty Piccioli – Discours à l’occasion de la remise du Prix Imaginales des écoliers du 16-10-2021

Je suis désolée, mais le discours de Léo m’a fait pleurer. Merci beaucoup pour ce discours.

Merci aux organisateurs du prix des écoliers, aux enseignants et aux élèves qui ont participé au vote.

Merci aux Imaginales de m’avoir encore une fois invitée cette année.

Merci aux éditions Gulf Stream de m’avoir offert un si bel écrin pour cette histoire, avec les magnifiques illustrations de Nathanael Ferdinand.

Ce prix a une saveur toute particulière pour moi, pour de nombreuses raisons.

La première, c’est que c’est le premier prix que je gagne de toute ma carrière d’autrice, et j’en suis particulièrement fière.

La deuxième, c’est que Panique à Gémelia est un pur produit des Imaginales. Ma rencontre avec Gulf Stream pour ce texte s’est faite ici, aux Imaginales en 2019, grâce à Carina Rozenfeld.

La troisième, c’est que, comme plusieurs dizaines de femmes du milieu littéraire de l’imaginaire, j’ai eu le courage de dénoncer au début de l’année 2021 les agissements sexistes et les intimidations d’un éditeur puissant. Je salue d’ailleurs toutes celles qui sont dans la salle et qui ont témoigné avec moi. Et j’ai une pensée toute particulière pour les autres, notamment celle qui ne peuvent toujours pas parler.

Recevoir un prix dans le festival qui a accueilli cet homme pendant de trop nombreuses années est pour moi une victoire et un grand soulagement. Pouvoir enfin me sentir à l’abri dans cet endroit qui m’est si cher est particulièrement important. La peur a changé de camp, je l’espère durablement.

Enfin, en tant qu’autrice professionnelle, autrice à temps plein, recevoir un prix est l’aboutissement et la reconnaissance de mon travail ? Vivre de sa plume est une mission périlleuse en France, à cause d’un secteur de l’édition qui ne protège pas et précarise les auteurs. C’est encore pire pour les femmes, les personnes queers, non blanches, en situation de handicap, etc.

J’ai la conviction profonde que si nous sommes réunis ici aujourd’hui, c’est parce que nous aimons et respectons les livres, mais surtout celles et ceux qui les écrivent. Alors ensemble, engageons-nous pour eux, pour nous, chacun à notre échelle. Merci.

Adrien Tomas
Adrien Tomas

Adrien Tomas – Discours à l’occasion de la remise du Prix Imaginales des bibliothécaires du 16-10-2021

 

Bonsoir à tous,

Merci beaucoup pour ce prix des bibliothécaires qui me touche énormément. Je tiens avant tout à remercier mes éditeurs, les éditions Mnémos, qui m’ont donné la chance d’écrire ce roman, le festival des Imaginales évidemment, et toutes et tous les bibliothécaires qui ont participé à ce prix – et quand même un peu plus celles et ceux qui ont voté pour moi.

C’est la seconde fois que je monte sur scène pour recevoir un prix aux Imaginales. La première c’était il y a presque dix ans. A l’époque, j’étais un très jeune auteur, un bébé dans le milieu, et je regardais autour de moi avec un émerveillement béat qu’on a souvent constaté la première année.

Ce regard, je dois bien l’admettre, a quand même pas mal changé depuis le temps.

Je vois maintenant beaucoup plus clairement les inégalités, les problèmes, le harcèlement sexuel. Je vois la précarité des auteurs et autrices, alors que nos imaginaires, nos créations qui sont à l’origine d’industries florissantes nous rapportent à peine de quoi manger. Je vois l’accès restreint des auteurs et des autrices à des droits pourtant fondamentaux possédés par pratiquement tous les travailleurs : le fait de pouvoir déclarer et obtenir des arrêts-maladie ou des arrêts pour grossesse, le fait de pouvoir obtenir l’argent qui nous est dû pour notre travail sans que cela devienne un parcours du combattant, le fait tout simplement de pouvoir élire nos représentants professionnels afin qu’ils défendent nos métiers.

Certains, au sein de la chaîne du livre, ont compris ces problèmes. Certains salons littéraires, comme les Imaginales, certains libraires, certains éditeurs, certains bibliothécaires, beaucoup de lecteurs sont à nos côtés. Ils prennent peu à peu conscience des injustices, ils essaient de changer, d’évoluer, d’avancer pour obtenir un meilleur partage, pour obtenir une meilleure considération, pour que les autrices et les auteurs se sentent de plus en plus en sécurité. Mais c’est une mutation qui est lente, très lente, et nos alliés sont trop rares.

C’est l’objet de ces quelques mots : nous avons besoin de tous les alliés possibles.

Pour les auteurs et les autrices qui dessinent, qui composent, qui scénarisent, et qui voient trop souvent leur métier considéré comme un « métier-passion », pour toutes ces personnes qui considèrent que ce n’est pas un « métier-passion » mais un métier tout court, qui devrait être traité comme tous les autres métiers, je vous enjoins à rejoindre des organisations professionnelles qui défendent véritablement ces métiers, la Ligue des Auteurs Professionnels ou la Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse par exemple. Je vous encourage tous à vous syndiquer, à vous engager auprès d’organisations qui luttent vraiment pour nos droits.

Et pour les autres, pour les lecteurs, pour les libraires, pour les éditeurs, pour les organisateurs de salons, pour les bibliothécaires, pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent continuer à voir des auteurs et des autrices français en dédicace, pour qu’on continue à recevoir des prix dans de merveilleux salons comme les Imaginales, je vous en prie : soutenez-nous.

On a vraiment besoin de vous. C’est un appel à l’aide.

Merci.

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